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# Trois corneilles noires de Tübingen ont appris à lancer de 1 à 4 cris sur commande, et le son du premier trahit souvent combien vont suivre
**URL:** https://lepointdujour.fr/sciences/8188-corneilles-noires-compter-cris/
Date: 2026-10-05
Author: Christophe Cohen
Post Type: post
Summary: Dans Science, trois corneilles noires produisent de 1 à 4 cris sur consigne, et leur premier cri permet de prédire le total dans environ 55 % des cas.
Categories: Sciences et espace
Featured Image: https://lepointdujour.fr/wp-content/uploads/2026/10/corneilles-noires-compter-cris-scaled.jpg
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Derrière ce petit exploit de laboratoire se cache une question ancienne, savoir à partir de quand un animal compte vraiment, et l'expérience apporte une réponse plus fine qu'il n'y paraît.
Dans une salle d'expérience de l'Institut de neurobiologie de Tübingen, en Allemagne, un écran affiche un chiffre coloré. Une corneille noire marque une pause d'une à deux secondes, lance trois cris rauques, puis donne un coup de bec sur une touche de validation. Si le compte est bon, une récompense tombe.
La scène résume une étude publiée le 23 mai 2024 dans la revue Science par Diana A. Liao, Katharina F. Brecht, Lena Veit et Andreas Nieder. Son titre prend soin de mettre le verbe compter entre guillemets, et ce détail compte autant que le résultat.
## Des corneilles noires capables de compter leurs cris de 1 à 4
L'équipe a entraîné trois corneilles noires (Corvus corone), des mâles selon [le reportage de la radio publique américaine NPR](https://www.npr.org/2024/07/18/g-s1-9773/crows-count-out-loud-human-toddlers-animal-intelligence), à produire sur demande un nombre précis de vocalisations, de une à quatre. La consigne arrivait sous deux formes :
- un indice visuel, un chiffre arabe coloré affiché à l'écran ;
- un indice sonore, un son distinctif de 500 millisecondes associé à chaque nombre ;
- dans les deux cas, l'oiseau devait clore sa série en picorant un signal de confirmation, l'équivalent d'une touche Entrée.
Une réponse juste était récompensée, un cri de trop ou de moins était compté comme une erreur. D'après [le résumé de l'article indexé sur PubMed](https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/38781375/), les corneilles produisent de façon flexible un nombre variable de une à quatre vocalisations en réponse à des indices arbitraires associés à des valeurs numériques.
Les trois oiseaux ont réussi la tâche. Pour chaque nombre et pour chaque type d'indice, leur taux de réussite dépassait nettement le hasard, fixé par les chercheurs à 14,29 %, soit une chance sur sept. Quand elles se trompaient, les corneilles produisaient le plus souvent un cri de plus ou de moins que demandé, et leurs erreurs augmentaient avec la taille du nombre à atteindre.
Ce profil d'erreurs n'est pas anodin. Il correspond à ce que les spécialistes appellent l'effet de distance et l'effet de taille, deux signatures du système numérique approximatif, une capacité d'estimation des quantités partagée par l'être humain et de nombreux animaux.
## Le premier cri en dit long sur la suite
Le résultat le plus surprenant ne tient pas au nombre de cris, mais à leur préparation. Le délai entre l'apparition de la consigne et le premier cri s'allongeait à mesure que le nombre demandé augmentait. Pour les auteurs, cela suggère que l'oiseau planifie l'ensemble de sa série avant d'ouvrir le bec, au lieu de compter au fil de l'eau.
Pour vérifier cette idée, l'équipe a décrit chaque cri par 23 caractéristiques acoustiques, puis entraîné des algorithmes de classification sur ces données. À partir du seul premier cri d'une séquence, ces programmes devinaient le nombre total de cris à venir avec une précision d'environ 55 %, quand le hasard donnait environ 25 %.
Le communiqué de [l'université de Tübingen](https://uni-tuebingen.de/en/university/news-and-publications/press-release/crows-can-deliberately-plan-how-many-calls-to-make/) insiste sur ce point : selon Andreas Nieder, les caractéristiques acoustiques du premier appel permettent de prédire combien de cris la corneille va produire.
## Une idée de nombre détachée du chiffre et du son
Un autre indice plaide pour une représentation abstraite. Que la consigne soit un chiffre affiché ou un son, les performances des corneilles restaient comparables, et leurs temps de réaction aussi. Un classificateur entraîné sur les essais visuels parvenait même à prédire, avec une précision de 30 à 55 % selon les oiseaux, le nombre de cris lors des essais sonores, et inversement.
Corneille noire en train de croasser au jardin des Tuileries, à Paris. Crédit : Marie-Lan Taÿ Pamart, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.
Les chercheurs en concluent que les corneilles forment, à partir de l'information reçue, un concept de quantité indépendant de la forme de la consigne.
Fait intéressant, ce transfert fonctionnait mal d'un oiseau à l'autre. Chaque corneille semblait avoir développé ses propres cris pour résoudre la tâche, ce qui rappelle que ces performances restent très individuelles.
Les données clés de l'expérience :
MesureValeur
Corneilles testées3
Nombre de cris demandésde 1 à 4
Niveau de hasard pour la tâche14,29 %
Caractéristiques acoustiques analysées par cri23
Prédiction du total à partir du premier crienviron 55 % (hasard : environ 25 %)
Durée de chaque indice sonore500 millisecondes
## Quand les corneilles perdent le fil
Les erreurs ont été aussi instructives que les réussites. En appliquant leurs classificateurs aux essais ratés, les chercheurs ont constaté que le premier cri correspondait plus souvent au nombre demandé qu'au nombre finalement produit. L'oiseau partait donc avec le bon plan, puis se trompait en cours de route.
L'analyse cri par cri a permis de distinguer deux grands types de dérapages :
- les répétitions, quand l'oiseau émet deux fois un cri correspondant à la même position dans la série, plus fréquentes lorsqu'il en produit trop ;
- les sauts, quand une position intermédiaire manque, plus fréquents lorsqu'il en produit trop peu.
Le reportage de NPR rapporte aussi un épisode révélateur de la phase d'entraînement. Les corneilles avaient d'abord trouvé une faille, crier en continu jusqu'à obtenir la récompense. Diana Liao a alors modifié le protocole pour imposer un nombre précis de cris, un arrêt, puis la validation à l'écran.
## Des oiseaux qui comptent comme des tout-petits
Les auteurs rapprochent ce comportement d'une étape du développement humain. Avant de comprendre le sens des mots-nombres, les jeunes enfants qui apprennent à réciter la comptine numérique les utilisent comme de simples marques. Interrogés sur le nombre d'objets, ils répondent par autant de sons qu'il y a d'objets, par exemple « un, un, un » pour trois.
Plusieurs éléments rendent la performance des corneilles remarquable aux yeux de l'équipe :
- produire un cri volontairement demande à ces oiseaux un temps de réaction d'environ une à deux secondes, bien plus qu'un coup de bec ;
- chez la plupart des animaux, multiplier les cris traduit surtout une excitation émotionnelle, pas un choix délibéré ;
- certaines espèces codent déjà des informations par le nombre de notes, comme la mésange à tête noire d'Amérique du Nord, qui ajoute des notes à son cri d'alarme selon la taille du prédateur.
L'étude s'inscrit dans une série de travaux sur la communication animale, à l'image des [éléphants d'Afrique qui s'interpellent par des appels individuels](https://lepointdujour.fr/sciences/8135-elephants-afrique-noms-individuels/). Elle rejoint aussi les recherches sur la perception chez les oiseaux, comme celles qui montrent que [les papillons brouillent la vitesse que lisent leurs prédateurs ailés](https://lepointdujour.fr/sciences/8125-papillons-illusion-mouvement-predateurs/).
## Ce que l'étude ne montre pas
Les guillemets du titre de l'article sont un avertissement des auteurs eux-mêmes. Les corneilles ne récitent pas une suite de nombres : elles s'appuient sur un système d'estimation approximatif, non symbolique, sans mots ni signes pour chaque quantité. Les chercheurs parlent d'un possible précurseur évolutif du vrai comptage, pas de comptage au sens humain.
Plusieurs limites invitent à la prudence :
- l'échantillon se limite à trois oiseaux captifs, entraînés de façon intensive avec des récompenses ;
- la tâche s'arrête à quatre, une plage où l'estimation approximative suffit ;
- la prédiction à partir du premier cri reste imparfaite, autour de 55 % ;
- rien ne prouve encore que des corneilles sauvages utilisent le nombre de leurs cris pour communiquer.
Les auteurs eux-mêmes évoquent seulement la possibilité que certaines espèces se servent du nombre de vocalisations pour transmettre une information utile à leur survie. Interrogé par NPR, le biologiste Chris Templeton, de la Western Washington University, y voit une piste pour mieux comprendre la communication des oiseaux en liberté, ce qui reste à démontrer sur le terrain. Les auteurs proposent désormais d'étudier les neurones qui sous-tendent ce contrôle de la voix.
## Questions fréquentes
### Les corneilles savent-elles vraiment compter ?
Elles savent produire sur demande un nombre précis de cris, de un à quatre, au-dessus du hasard. Mais elles utilisent un système d'estimation approximatif, sans symboles. Les auteurs parlent de compter entre guillemets.
### Combien d'oiseaux ont participé à l'étude ?
Trois corneilles noires, entraînées en laboratoire à l'université de Tübingen. Ce petit nombre est courant dans ce type d'expérience longue, mais il limite la portée des conclusions.
### Comment savait-on que les corneilles planifiaient leurs cris ?
Leur temps de réaction s'allongeait quand le nombre demandé augmentait. Surtout, l'analyse acoustique du seul premier cri permettait de prédire le total avec environ 55 % de réussite, contre environ 25 % au hasard.
### Pourquoi compare-t-on ces oiseaux à de jeunes enfants ?
Avant de comprendre le sens des nombres, les tout-petits répondent souvent par autant de sons qu'il y a d'objets. Les corneilles font quelque chose de proche, en associant une quantité à un nombre de cris.
### Les corneilles sauvages font-elles la même chose ?
On ne le sait pas. L'expérience a eu lieu en laboratoire, avec des consignes et des récompenses. Les chercheurs jugent seulement possible que certaines espèces utilisent le nombre de leurs cris dans la nature.
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