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# Les arbres s'échangent bien du carbone par les champignons, mais sur 26 études, les jeunes plants reliés au réseau n'en profitent en général pas
**URL:** https://lepointdujour.fr/sciences/8082-reseaux-mycorhiziens-arbres-carbone/
Date: 2026-10-03
Author: Christophe Cohen
Post Type: post
Summary: Des transferts de carbone entre arbres ont été mesurés, mais une analyse de 2023 juge surestimés les réseaux mycorhiziens et le mythe des arbres-mères.
Categories: Sciences et espace
Featured Image: https://lepointdujour.fr/wp-content/uploads/2026/10/reseaux-mycorhiziens-arbres-carbone-scaled.jpg
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Entre les mesures isotopiques bien réelles et le récit des arbres qui se parlent, la recherche sur les champignons des forêts a dû faire le tri dans ses propres conclusions.
Au sommet d'une forêt tempérée, des épicéas de 40 mètres reçoivent un gaz carbonique au marquage isotopique particulier. La même signature finit par apparaître dans les racines fines de hêtres, de mélèzes et de pins voisins. Publiée dans Science en 2016, cette expérience reste l'une des preuves les plus nettes d'un échange souterrain de carbone entre grands arbres.
De tels résultats ont nourri l'image du « wood wide web », un internet des bois où les arbres partageraient leurs ressources. En 2023, trois chercheurs ont montré qu'une partie de ce récit dépassait largement les données.
## Les réseaux mycorhiziens existent, mais peu de forêts ont été cartographiées
Les mycorhizes sont des associations entre les racines des plantes et certains champignons du sol. Selon l'[INRAE, ces symbioses sont présentes chez plus de 80 % des plantes terrestres](https://epimyc.hub.inrae.fr/le-projet-epimyc/objectifs-et-contexte). Le champignon fournit eau et nutriments, la plante lui cède des sucres.
Des Rhizopogon, champignons mycorhiziens du genre étudié dans la cartographie de 2010, ici dans la Serranía de Cuenca (Espagne). Crédit : Retama, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.
Quand un même champignon colonise plusieurs arbres, on parle de réseau mycorhizien commun. En 2010, une équipe dont faisait partie l'écologue Suzanne Simard a analysé l'ADN des champignons et des arbres sur une parcelle de 30 mètres sur 30 dans une vieille forêt de douglas. Ses résultats :
- deux espèces de champignons du genre Rhizopogon y formaient chacune 13 à 14 individus génétiques distincts ;
- un seul de ces individus pouvait coloniser jusqu'à 19 arbres de la parcelle ;
- les plus gros arbres étaient les plus connectés, et de jeunes plants s'installaient à l'intérieur du réseau des vétérans.
Cette étude, intitulée « Architecture of the wood-wide web », montre que des liens existent. Elle ne dit pas ce qui y circule ni si les arbres en profitent.
## Ce que mesurent vraiment les transferts de carbone
L'étude fondatrice date de 1997. Dans un article publié par [la revue Nature, Suzanne Simard et ses coauteurs](https://ideas.repec.org/a/nat/nature/v388y1997i6642d10.1038_41557.html) ont marqué au carbone isotopique des bouleaux à papier et des douglas en conditions de terrain. Ils ont observé un transfert dans les deux sens, avec un solde favorable au douglas. Ce gain net représentait en moyenne 6 % du carbone isotopique absorbé par photosynthèse, et il variait selon l'ombrage subi par le douglas.
En 2016, l'expérience menée par Tamir Klein, Rolf Siegwolf et Christian Körner sur de grands arbres adultes est allée plus loin en ordre de grandeur. Le carbone venu des épicéas représentait 40 % du carbone des racines fines des arbres voisins, soit environ 280 kilogrammes par hectare et par an échangés d'arbre à arbre. Le transfert se faisait dans les deux sens, entre espèces différentes.
Ces mesures sont solides, mais elles ont des limites :
- un transfert de carbone ne prouve pas un bénéfice pour l'arbre receveur, en croissance ou en survie ;
- le carbone peut aussi circuler par le sol, par les exsudats des racines ou par d'autres organismes, sans passer par un réseau continu.
## L'analyse de 2023 qui a remis les compteurs à zéro
En février 2023, Justine Karst (université de l'Alberta), Melanie Jones (université de Colombie-Britannique) et Jason Hoeksema (université du Mississippi) publient dans Nature Ecology & Evolution une perspective au titre sans détour : un biais de citation positif et des résultats surinterprétés conduisent à de la désinformation sur les réseaux mycorhiziens des forêts. Détail notable, Melanie Jones figurait parmi les coauteurs de l'article de 1997.
Le trio a examiné trois affirmations répandues. D'après [le compte rendu publié par l'université de l'Alberta](https://www.ualberta.ca/en/folio/2023/02/do-trees-really-talk-to-each-other-through-underground-fungal-networks.html), leurs conclusions se résument en trois points :
- l'idée que ces réseaux sont répandus dans toutes les forêts manque de preuves, avec trop peu de forêts cartographiées et seulement deux études montrant des liens fongiques communs entre arbres ;
- sur 26 études consacrées aux jeunes plants, les ressources peuvent bien circuler sous terre, mais pas forcément par le réseau, et les jeunes arbres n'en tirent généralement pas d'avantage ; les effets positifs et négatifs s'équilibrent à peu près, et l'effet neutre est le plus souvent rapporté ;
- l'idée que des arbres adultes envoient en priorité des ressources ou des signaux d'alerte à leur descendance ne repose sur aucune étude de terrain publiée et relue par des pairs.
La seule étude publiée sur des signaux d'attaque d'insectes portait sur des semis en pots, en serre, et l'effet du réseau y disparaissait dès que les racines voisines pouvaient interagir directement.
## Un biais de citation qui a presque doublé en 25 ans
Les chercheurs ont passé en revue les affirmations de plus de 1 600 articles qui s'appuyaient sur 18 études de terrain influentes. Chaque citation était classée « soutenue » si l'étude d'origine apportait une preuve solide, « non soutenue » si la preuve était faible ou absente.
Résultat, la part de citations non soutenues a presque doublé en 25 ans, y compris à partir des propres travaux des auteurs. Ces citations exagéraient les résultats dans le sens d'un effet positif des réseaux. Justine Karst résume l'enjeu ainsi : beaucoup d'idées populaires sont « en avance sur la science ». Fonder des pratiques forestières sur ces réseaux serait, selon eux, prématuré.
D'autres équipes sont arrivées au même constat la même année. Dans New Phytologist, une équipe menée par Nils Henriksson juge qu'un transfert net de carbone bénéficiant aux receveurs reste à démontrer. Dans Trends in Plant Science, plus de trente chercheurs ont dénoncé la personnification des plantes, en citant La Vie secrète des arbres et Finding the Mother Tree.
Pour situer les ordres de grandeur évoqués dans ce débat :
DonnéeValeurSourcePlantes terrestres associées à des mycorhizesplus de 80 %INRAEGain net de carbone du douglas sur le bouleau6 % du carbone isotopique absorbéSimard et al., Nature, 1997Carbone des racines fines venu des épicéas voisins40 %, environ 280 kg par hectare et par anKlein et al., Science, 2016Arbres colonisés par un seul individu de Rhizopogonjusqu'à 19 sur une parcelle de 30 m sur 30Beiler et al., New Phytologist, 2010Études sur les jeunes plants passées en revue26Karst et al., 2023Articles dont les citations ont été analyséesplus de 1 600, citant 18 études de terrainKarst et al., 2023
## Ce qui reste débattu, et ce qu'on ignore encore
Le débat n'est pas tranché. En octobre 2023, Tamir Klein et quatre coauteurs ont répondu dans [Open Research Europe, sous le titre « des faits, pas de la fantaisie »](https://open-research-europe.ec.europa.eu/articles/3-168/v1). Ils jugent certaines critiques justifiées mais estiment que les preuves d'un transfert souterrain de carbone par les réseaux sont solides et s'accumulent. Ils admettent que ce carbone reste faible face à ce que l'arbre fabrique lui-même, d'où un effet direct peu probable sur sa croissance.
Plusieurs questions restent ouvertes :
- combien de temps un lien fongique persiste, et dans quels types de forêts ;
- quelle part du carbone passe par le mycélium plutôt que par le sol ;
- qui pilote ces flux, l'arbre ou le champignon.
Justine Karst elle-même le souligne : les champignons mycorhiziens sont indispensables aux arbres. Ce qui n'est pas établi, c'est l'image d'arbres-mères qui nourrissent sciemment leur progéniture. Pour suivre la photosynthèse des forêts à plus grande échelle, la recherche s'appuie aussi sur l'espace, comme avec [le satellite FLEX qui mesure la fluorescence émise par la végétation](https://lepointdujour.fr/sciences/7432-flex-sentinel-3c-fluorescence-vegetation/). Et au jardin, la vie du sol transforme les feuilles en [terreau de feuilles mortes après 18 mois de décomposition](https://lepointdujour.fr/maison-jardin/7639-terreau-feuilles-mortes-tourbe/).
## Questions fréquentes
### Qu'est-ce qu'un réseau mycorhizien ?
C'est un ensemble de filaments de champignons qui colonisent les racines de plusieurs plantes à la fois. Le champignon fournit eau et nutriments, la plante lui cède des sucres.
### Les arbres échangent-ils vraiment du carbone sous terre ?
Oui, des transferts ont été mesurés, dès 1997 entre bouleau et douglas, puis en 2016 entre grands arbres adultes. La question discutée est ailleurs : savoir si ce carbone passe par le réseau fongique plutôt que par le sol, et s'il profite réellement à l'arbre qui le reçoit.
### Les arbres-mères nourrissent-ils leurs jeunes ?
Selon l'analyse de Karst et ses collègues publiée en 2023, aucune étude de terrain relue par des pairs ne montre que des arbres adultes envoient en priorité des ressources ou des signaux à leur descendance. L'idée a surtout été popularisée par des livres grand public.
### Qu'a montré l'étude de 2023 dans Nature Ecology & Evolution ?
Elle conclut que deux affirmations courantes sont insuffisamment étayées et qu'une troisième n'a aucune preuve publiée. Elle relève aussi que la part de citations non soutenues par les données a presque doublé en 25 ans dans les articles scientifiques sur le sujet.
### Les champignons mycorhiziens sont-ils utiles aux arbres ?
Oui, ce point ne fait pas débat. Ils aident les arbres à puiser l'eau et les nutriments et protègent leurs racines contre certains pathogènes. La controverse porte sur le rôle de réseau de communication qu'on leur prête.
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