Dossier : Sciences et espace
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- Comment la mer d’Aral a perdu environ 90 % de sa surface
- L’Aralkum, un désert de 62 000 km² apparu en une vie humaine
- Combien de poussière l’Aralkum envoie dans l’air chaque année
- Ce que voient les satellites, et ce qui leur échappe
- Le Petit Aral, sauvé par la digue de Kok-Aral en 2005
- Ce que les chiffres ne disent pas encore
- Questions fréquentes
Comment un projet agricole lancé il y a plus de soixante ans a fabriqué l’une des principales sources de poussière d’origine humaine au monde, et pourquoi une simple digue a suffi à sauver le nord du lac.
Le 24 mars 2020, le capteur MODIS du satellite Aqua de la NASA survole l’Asie centrale et enregistre un voile beige qui masque une bonne partie de l’ancien lit de la mer d’Aral. La poussière ne vient pas d’un désert millénaire, mais d’un fond lacustre exondé depuis quelques décennies. Le vent y arrache du sel, du sable fin et des résidus agricoles.
Comment la mer d’Aral a perdu environ 90 % de sa surface
Jusqu’au début des années 1960, la mer d’Aral était le quatrième lac du monde par sa superficie, avec 68 000 km² selon l’Institut Leibniz de recherche troposphérique (TROPOS). Elle était alimentée par deux fleuves, l’Amou-Daria au sud et le Syr-Daria au nord-est. D’après la chronique des Nations unies, tout se joue en 1959, quand l’Union soviétique désigne l’Asie centrale comme son grand fournisseur de coton et mobilise l’eau de ces deux fleuves pour irriguer des terres en grande partie désertiques.
Le plan fonctionne sur le papier. En 1980, les quotas de production de coton de la région atteignent 9 millions de tonnes. Mais l’eau détournée n’arrive plus au lac.
Les conséquences s’enchaînent, telles que les résume la NASA dans sa série World of Change consacrée à l’Aral :
- le niveau baisse et l’eau restante devient de plus en plus salée, chargée d’engrais et de pesticides issus des champs ;
- la pêche et les communautés qui en vivaient s’effondrent ;
- le climat local se durcit, avec des hivers plus froids et des étés plus chauds et plus secs ;
- en 2014, le lobe oriental de l’Aral sud disparaît complètement.
En 2024, l’agence américaine estimait que le lac ne couvrait plus qu’environ 10 % de sa surface d’origine.
L’Aralkum, un désert de 62 000 km² apparu en une vie humaine
Le fond asséché a reçu un nom : l’Aralkum, le « désert d’Aral ». La NASA lui attribue 62 000 km², TROPOS l’arrondit à 60 000 km². Le lac comptait autrefois plus de 1 100 îles, selon la NASA.
Ce qui rend ce désert particulier, c’est la nature de son sol. Un lit de lac asséché est composé de sédiments fins et légers, que le vent soulève facilement. Les scientifiques soviétiques pensaient qu’une croûte dure se formerait sur les sels exposés et limiterait les dégâts, rappelle la chronique de l’ONU. C’est l’inverse qui s’est produit : chlorure de sodium, sulfate de sodium et chlorure de magnésium sont devenus, selon ce même texte, le principal danger de la catastrophe.
Combien de poussière l’Aralkum envoie dans l’air chaque année
Les chiffres divergent selon les sources. L’estimation la plus détaillée est celle de Jamie Banks, Bernd Heinold et Kerstin Schepanski, dans le Journal of Geophysical Research: Atmospheres en novembre 2022. L’équipe a simulé le cycle de la poussière en Asie centrale avec le modèle COSMO-MUSCAT, en comparant la couverture en eau des années 1980 à celle des années 2010.

- Sur l’année étudiée, les émissions simulées de la région de l’Aralkum passent de 14,3 à 27,1 millions de tonnes par an entre les deux périodes.
- Cette hausse s’explique uniquement par le recul de l’eau en surface.
- Sur les émissions actuelles, 14,5 millions de tonnes sont poussées par des vents d’ouest, vers l’est.
Dans son communiqué d’avril 2024, TROPOS résume le résultat ainsi : entre 1984 et 2015, les émissions ont presque doublé, de 14 à 27 millions de tonnes, et l’Asie centrale est devenue 7 % plus poussiéreuse en trente ans. L’institut précise que ces poussières se font encore sentir à Achgabat et Douchanbé, à plus de 800 kilomètres, et qu’elles sont jugées plus dangereuses que celles des déserts voisins parce qu’elles contiennent des résidus d’engrais et de pesticides.
Des chiffres bien plus élevés circulent, sans étude publiée qui en détaille la méthode.
Ce que voient les satellites, et ce qui leur échappe
L’Aral est l’un des lacs les mieux suivis depuis l’espace. La NASA a assemblé une image par an de 2000 à 2018 à partir du capteur MODIS du satellite Terra. En octobre 2023, un astronaute de la Station spatiale internationale a photographié l’ensemble du bassin, où l’eau ne subsiste plus que dans quelques cuvettes. Autre usage de l’orbite : le satellite FLEX, qui mesurera la fluorescence de la végétation.
Pour la poussière, les satellites révèlent des régularités. Une analyse de près d’une décennie de données du satellite Aura, publiée par Ge et ses collègues en 2016 et reprise par la NASA dans son image du 24 mars 2020, montre que :
- au printemps, 42 % des panaches partent vers le nord, 32 % vers le sud et 26 % vers l’ouest ;
- l’activité culmine au printemps, de mars à mai, puis au début de l’hiver, de novembre à janvier.
Mais l’étude de 2022 pointe une limite de taille. Dans l’Aralkum, plus des deux tiers des émissions annuelles se produisent sous un ciel couvert, là où les capteurs passifs, satellitaires ou au sol, ne distinguent pas la poussière. Les images spectaculaires ne montrent donc qu’une partie du phénomène.
Le Petit Aral, sauvé par la digue de Kok-Aral en 2005
Au nord, la situation a pris un autre tour. En 2005, le Kazakhstan achève la digue de Kok-Aral, un ouvrage qui sépare le Petit Aral, alimenté par le Syr-Daria, du reste du bassin. Le projet a coûté 85,8 millions de dollars, avec l’appui d’un prêt de la Banque mondiale. Le bilan dressé par la Banque mondiale en 2014 est net :
- le niveau du Petit Aral est remonté de 38 à 42 mètres au-dessus du niveau de la Baltique ;
- son volume a augmenté de 68 % et sa salinité a baissé de moitié ;
- la production de poisson a été multipliée par plus de trois ;
- la distance entre le rivage et la ville d’Aralsk est passée de 75 km à environ 20 km.
La NASA notait en 2007 que l’essentiel de ce rétablissement s’était produit dès la première année, alors que les prévisions tablaient sur cinq à dix ans.
Les principaux chiffres de l’Aral et de l’Aralkum :
| Indicateur | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Surface du lac au début des années 1960 | 68 000 km² | TROPOS, 2024 |
| Surface restante du lac | environ 10 % de l’original | NASA, 2024 |
| Surface de l’Aralkum | 62 000 km² | NASA, 2024 |
| Poussière émise par l’Aralkum (années 1980 puis 2010) | 14,3 puis 27,1 millions de tonnes par an | Banks et al., 2022 |
| Part des émissions sous ciel couvert | plus des deux tiers | Banks et al., 2022 |
| Niveau du Petit Aral après la digue | de 38 à 42 m | Banque mondiale, 2014 |
Ce que les chiffres ne disent pas encore
La valeur de 27 millions de tonnes vient d’un modèle appliqué à une année d’étude, et les auteurs soulignent eux-mêmes la forte variabilité des vents d’une année sur l’autre. Les mêmes chercheurs ont ensuite simulé l’effet de cette poussière sur le rayonnement : dans leur article de 2024, la contribution propre de l’Aralkum dans l’atmosphère est un léger refroidissement de 0,05 W/m² en moyenne annuelle, avec une incertitude bien supérieure au signal.
La réponse engagée sur le terrain passe par la végétation. La NASA mentionne des plantations de saxaoul noir, un arbuste du désert, pour fixer le sol et limiter les tempêtes. La gestion de l’eau, comme le montre en France le suivi des nappes phréatiques en fin d’été, se joue sur des décennies.
Questions fréquentes
Pourquoi la mer d’Aral s’est-elle asséchée ?
Parce que l’Union soviétique a détourné, à partir des années 1960, l’Amou-Daria et le Syr-Daria pour irriguer le coton. Privé de ses apports, le lac s’est évaporé.
Qu’est-ce que l’Aralkum ?
C’est le désert formé sur l’ancien fond de la mer d’Aral, d’environ 62 000 km² selon la NASA.
Combien de poussière l’Aralkum émet-il par an ?
Une modélisation publiée en 2022 par Banks et ses collègues estime les émissions à 27,1 millions de tonnes par an pour les années 2010, contre 14,3 millions dans les années 1980.
Ces poussières sont-elles dangereuses ?
La NASA qualifie de risque pour la santé publique cette poussière salée soulevée du fond exondé, et l’institut TROPOS la juge plus dangereuse que celle des déserts voisins parce qu’elle contient des résidus d’engrais et de pesticides.
La mer d’Aral peut-elle revenir ?
Le Petit Aral, au nord, a retrouvé 4 mètres de niveau grâce à la digue de Kok-Aral achevée en 2005.
Pourquoi les satellites sous-estiment-ils ces tempêtes ?
Selon l’étude de 2022, plus des deux tiers des émissions de l’Aralkum ont lieu par ciel couvert.
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Crédit photo © LePointDuJour

