Dossier : Sciences et espace
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- La fosse des Mariannes cartographiée à 10 927 mètres par le Hakuho-maru
- Une profondeur, c’est un chronomètre multiplié par une vitesse
- Cinq modèles de vitesse du son, dix-huit mètres d’écart
- À 11 000 mètres, un faisceau éclaire 400 mètres de fond
- La vitesse du navire pèse autant que le sondeur
- Un chiffre ouvert à la contestation, et c’est voulu
Derrière ce chiffre se cache une simple multiplication, une vitesse par un temps, et c’est elle qui décide du record.
Pour aller plus loin, lire notre article dédié : le défi des abysses explorés à moins de 1 %.
La fosse des Mariannes cartographiée à 10 927 mètres par le Hakuho-maru
Le point le plus profond des océans vient d’être remesuré, et la valeur publiée est de 10 927 mètres. Elle concerne le Challenger Deep, la dépression la plus creuse de la fosse des Mariannes, dans le Pacifique occidental. Le relevé a été fait en 2023 par le navire de recherche japonais Hakuho-maru, équipé d’un sondeur multifaisceaux EM124.
L’équipe est menée par l’Institut national de recherche polaire du Japon, avec l’université des études avancées SOKENDAI, l’université de Tokyo et d’autres laboratoires japonais. Ses travaux ont été publiés le 17 septembre 2026 dans la revue Scientific Data, sous la signature de Masakazu Fujii et de ses coauteurs. Le texte complet est consultable dans l’étude parue dans Scientific Data.
Le plus intéressant n’est pourtant pas le chiffre. L’équipe ne cherchait pas un nouveau record : elle voulait savoir ce qui, au juste, fabrique une profondeur quand le fond se trouve à près de 11 000 mètres sous la coque.
Une profondeur, c’est un chronomètre multiplié par une vitesse
Un sondeur acoustique ne voit rien. Il écoute. Il envoie une impulsion sonore vers le fond, mesure le temps que met l’écho à revenir, puis divise par deux. La profondeur vaut donc la vitesse du son dans l’eau de mer multipliée par ce temps de trajet, divisée par deux.
Au-dessus du Challenger Deep, l’aller-retour prend environ quinze secondes. Quinze secondes pendant lesquelles le son traverse des eaux de plus en plus froides, de plus en plus salées et surtout de plus en plus comprimées. Or sa vitesse dépend précisément de ces trois paramètres. Autrement dit, la règle de trois est simple, mais l’un de ses termes n’est jamais connu exactement.
Cinq modèles de vitesse du son, dix-huit mètres d’écart
Pour mesurer l’ampleur du problème, les chercheurs ont retraité le même jeu de données acoustiques avec cinq modèles différents de vitesse du son. Dans le bassin oriental, la profondeur maximale obtenue varie alors de 10 914 à 10 932 mètres. Soit 18 mètres d’écart produits par le seul choix du modèle, sans qu’une seule mesure sonore ait changé.

Le modèle finalement retenu combine deux sources. D’un côté, des profils XCTD de l’océan superficiel, acquis par le Hakuho-maru en 2023 jusqu’à environ 1 900 mètres. Un XCTD est une sonde jetable qui mesure la conductivité, la température et la profondeur en coulant. De l’autre, un profil CTD couvrant toute la colonne d’eau, obtenu par le même navire en 1992.
Ce mariage entre une campagne de 2023 et une campagne de 1992 n’a rien d’un bricolage : il associe les conditions de surface les plus proches du relevé et la seule description disponible des eaux profondes. Comme le souligne le communiqué de l’organisme de recherche japonais ROIS, une comparaison au mètre près à pleine profondeur océanique doit tenir compte du modèle de vitesse du son, de la référence verticale, des conditions d’observation et de la méthode de traitement.
À 11 000 mètres, un faisceau éclaire 400 mètres de fond
Deuxième limite, physique celle-là. Chaque faisceau émis par un sondeur multifaisceaux a une largeur. Celui de l’EM124 du Hakuho-maru couvre 2 degrés sur 2 degrés. À 11 000 mètres, cet angle correspond, en supposant un fond plat, à une empreinte d’environ 400 mètres de côté, soit la longueur de quatre terrains de football.
Une profondeur de 10 927 mètres ne désigne donc pas un point précis du plancher océanique. Elle résume l’écho renvoyé par une surface, reconstituée ensuite à partir de nombreux sondages. Une faille étroite ou un relief très marqué peuvent passer inaperçus quand l’empreinte devient aussi large. Le record n’est pas faux, il est simplement flou à l’échelle de la dizaine de mètres.
La vitesse du navire pèse autant que le sondeur
Troisième facteur, souvent oublié : la manière dont le bateau navigue. Les lignes principales est-ouest ont été parcourues à 4 nœuds, d’autres données ont été acquises à 8 et à 15 nœuds. Après nettoyage, environ 87 % des sondages ont été conservés sur les lignes est-ouest à 4 nœuds, 84 % à 8 nœuds, contre 80 % sur les lignes nord-sud à 4 nœuds et 78 % à 15 nœuds.
À 15 nœuds, l’espacement entre deux sondages successifs grandit et la couverture se clairsème. À vitesse égale, les lignes nord-sud se dégradent aussi davantage, parce que le navire y traverse des changements de relief plus brutaux. La qualité d’une carte des grands fonds dépend donc du sondeur, mais aussi du cap, de l’allure et des mouvements de la coque.
Les profondeurs maximales retenues par l’équipe, bassin par bassin, se lisent ainsi :
| Zone mesurée | Profondeur maximale | Ce que dit le chiffre |
|---|---|---|
| Bassin occidental | 10 926 m | Deuxième point le plus profond des trois |
| Bassin central | 10 912 m | Le moins profond du Challenger Deep |
| Bassin oriental | 10 927 m | Valeur retenue comme profondeur maximale |
| Bassin oriental, cinq modèles | 10 914 à 10 932 m | 18 m d’écart dus au seul modèle de vitesse du son |
| Relevé du Takuyo, 1984 | 10 920 m | Point de départ historique de la série |
Question suivante : que reste-t-il à découvrir une fois le fond cartographié ? Réponse dans notre article sur les 91 % d’espèces marines encore inconnues des abysses, et, du côté des moyens déployés, sur la station sous-marine chinoise et ses enjeux scientifiques.
Un chiffre ouvert à la contestation, et c’est voulu
Le Challenger Deep est mesuré depuis des décennies, à commencer par la valeur de 10 920 mètres issue du relevé du navire japonais Takuyo en 1984, puis par les campagnes et les plongées récentes, dont l’expédition Five Deeps. Les mesures modernes les plus soignées diffèrent pourtant encore de quelques mètres, parfois de plus de dix.
L’équipe ne prétend donc pas que les autres estimations seraient fausses. Elle publie l’ensemble de ses données brutes, ses sondages traités, ses grilles bathymétriques, ses modèles de vitesse du son et son flux de traitement, pour que n’importe qui puisse refaire le calcul le jour où de meilleures observations profondes existeront. La prochaine étape consiste précisément à tester la valeur de 10 927 mètres avec des observations indépendantes, notamment les capteurs de pression des engins de plongée. La même méthode doit ensuite servir dans les régions polaires mal connues, avec le brise-glace Shirase et le futur navire de recherche arctique Mirai II. Ce travail rappelle, au passage, que les découvertes faites dans les abysses dépendent d’abord de la qualité des instruments qui y descendent.
Pour suivre les prochaines campagnes qui viendront confirmer ou corriger cette profondeur, ajouter Le Point du Jour à ses sources préférées sur Google est le geste le plus simple.
Crédit photo © LePointDuJour

