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# Il fallait porter 200 kilos sur 60 mètres pour devenir fort des Halles, un métier éteint en 1969
**URL:** https://lepointdujour.fr/nostalgie/7792-forts-halles-corporation-rungis/
Date: 2026-09-27
Author: Christophe Cohen
Post Type: post
Summary: Employés par la préfecture de police, les forts des Halles ont disparu avec le transfert du marché central de Paris à Rungis, engagé en mars 1969.
Categories: Nostalgie
Featured Image: https://lepointdujour.fr/wp-content/uploads/2026/09/12-forts-halles-corporation-rungis-scaled.jpg
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Reste à comprendre ce que recouvrait exactement ce titre de fort, pourquoi il se gagnait par une épreuve de portage, et ce qu'il en subsiste aujourd'hui à quelques kilomètres de Paris.
Pour aller plus loin, lire notre article dédié : [les bains-douches municipaux, autre service du Paris populaire](https://lepointdujour.fr/nostalgie/7704-bains-douches-municipaux-paris/).
## Les forts des Halles devaient porter 200 kilos sur 60 mètres
Le recrutement tenait en une épreuve unique. Selon [la notice de l'INA consacrée aux forts des Halles](https://ina.fr/ina-eclaire-actu/1967-les-forts-des-halles-debarquent-a-l-elysee-offrir-du-muguet-au-president), les candidats devaient être capables de **porter 200 kilos sur 60 mètres**, faute de quoi ils étaient recalés. Le titre de fort n'était donc pas un surnom de quartier mais une qualification, contrôlée, qui ouvrait l'accès au marché central de Paris.
L'INA décrit une corporation ancienne de manutentionnaires, qu'elle fait remonter au règne de Louis IX, avec pour devise Force et Honneur. Ces hommes transportaient les marchandises de l'extérieur vers l'intérieur des douze pavillons Baltard : volailles, gibiers, beurre et œufs, fruits et légumes. Rien, écrit l'institut, n'échappait à leurs bras.
Leur silhouette venait d'un accessoire. Ils portaient un large chapeau, le coltin, muni d'un disque de plomb qui répartissait la charge et leur permettait de supporter de lourds paniers sur la tête. La même notice leur attribue, au conditionnel, l'origine du débardeur sans manches adopté ensuite par de nombreux ouvriers.
## Une police du marché autant qu'une équipe de portage
Le métier ne se limitait pas au muscle. Dans [un entretien donné à l'INA sur l'histoire des Halles](https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/halles-paris-rungis-marche-histoire-1973-histoire-capitale), Loïc Bienassis, historien à l'Institut européen d'histoire et des cultures de l'alimentation de l'université de Tours, explique que les forts n'étaient pas de simples portefaix : employés par la préfecture de police, ils étaient aussi chargés d'une fonction de régulation et de contrôle, et faisaient en pratique la police au sein des Halles.
Le carreau des Halles de Paris photographié par Eugène Atget en octobre 1900 : les paniers d'osier, les bottes et les caisses que les forts déplaçaient à dos et à tête d'homme. Crédit : Eugène Atget, musée Carnavalet, Paris Musées (CC0)Le décor, lui, était immense. Les pavillons Baltard, construits à partir des années 1850, couvraient environ 33 hectares en plein centre de la capitale, avec des halles spécialisées par produit. À côté s'était développé le carreau des Halles, un marché en plein air autorisé, surtout consacré aux fruits et légumes, qui explique les images de cageots vendus à même la rue.
Le rythme était nocturne. Les Halles vivaient globalement de 22 heures à 8 heures du matin, les ventes de gros s'ouvrant vers 4 heures, avant un nettoyage complet des rues rendues ensuite à la circulation. Les premiers acheteurs n'étaient pas les particuliers mais des grossistes et des semi-grossistes.
## Le muguet du 1er mai porté jusqu'à l'Élysée
La corporation avait sa cérémonie. Jusqu'à la fin des années 1960, les forts assuraient eux-mêmes la livraison d'un bouquet de muguet au président de la République. L'archive filmée du 1er mai 1967 montre le général de Gaulle et son épouse Yvonne recevant la délégation à l'Élysée, deux ans avant le transfert du marché.
Interrogé le même jour par un reporter de l'ORTF, monsieur Duchâtel, président de la confrérie, précise que ses hommes livraient aussi des bouquets au président du Conseil municipal, au préfet de la Seine et au préfet de police. Il situe l'origine de la coutume à la fin de la Seconde Guerre mondiale, **Vincent Auriol ayant reçu le premier bouquet**. L'essentiel des fleurs venait alors de la région nantaise, le reste des bois d'Île-de-France.
## Le départ vers Rungis était décidé depuis janvier 1959
La fin du métier n'a rien d'accidentel. [le dossier des Archives de Paris sur le déménagement des Halles](https://archives.paris.fr/offre-pedagogique/ressources-pedagogiques/le-demenagement-des-halles--amenagement-oppositions-et-conservation-du-patrimoine) rappelle qu'une première décision de déplacement remonte à 1943, puis que le gouvernement tranche officiellement le **6 janvier 1959** en faveur d'un transfert vers le marché d'intérêt national de Rungis, construit pour cela. Le déménagement lui-même commence le 3 mars 1969 et ne s'achève qu'en janvier 1973, avec le départ des derniers grossistes.
Les dates que les deux institutions permettent de fixer :
DateÉtapeSource1943Première décision de déplacer les HallesArchives de Paris6 janvier 1959Décision gouvernementale de transfert vers le MIN de RungisArchives de Paris28 février 1969Dernier jour d'activité des Halles de ParisINA3 mars 1969Début du déménagement vers RungisArchives de ParisJanvier 1973Départ des derniers grossistesArchives de Paris1974Inauguration du pavillon n° 8 remonté à Nogent-sur-MarneArchives de ParisPour la confrérie, le verdict est net : après huit cents ans d'existence, écrit l'INA, elle a disparu avec la fermeture des Halles et la mise en service de Rungis en 1969, les conditions de travail du nouveau marché ne laissant plus de place à ce statut. Cette disparition par changement d'outil et de site rappelle celle d'un autre savoir-faire manuel, [la composition au plomb sur linotype dans les journaux](https://lepointdujour.fr/nostalgie/7673-linotype-composition-plomb-journaux/).
## Ce qu'il reste des pavillons Baltard
Un seul bâtiment a survécu entier. La décision de remonter le pavillon n° 8 à Nogent-sur-Marne est prise en 1972, et l'édifice reconstruit est inauguré deux ans plus tard. Les Archives de Paris citent à ce sujet le ministre des Affaires culturelles Jacques Duhamel, le préfet de Paris Jean Verdier et le maire de Nogent-sur-Marne Roland Nungesser.
Le reste est parti en morceaux. Lors de la démolition, la ville d'Argenteuil demande des grilles, et la chambre de commerce de San Antonio, au Texas, se porte acquéreuse d'un pavillon entier. L'aménagement du trou des Halles, confié notamment à l'Atelier parisien d'urbanisme et à une société d'économie mixte créée pour l'occasion, occupera ensuite plus de vingt ans.
## Une confrérie mieux documentée par l'image que par l'archive
Quelques réserves s'imposent. L'ancienneté de la corporation, sa création sous Louis IX et ses huit cents ans d'existence sont données par une notice d'archives audiovisuelles, pas par un acte administratif consultable, et la paternité du débardeur sans manches y est présentée au conditionnel. Les dates de fin varient aussi selon l'angle : l'INA retient le 28 février 1969 comme dernier jour des Halles, les Archives de Paris datent du 3 mars 1969 le début du déménagement et de janvier 1973 son achèvement.
Le métier, lui, n'a pas de successeur direct : Rungis fonctionne avec des chariots élévateurs et des quais, pas avec des hommes qui portent sur la tête. Question suivante : quelles autres traces de ces années-là subsistent près de chez soi sans qu'on les remarque ? Réponse dans notre article sur [la carte des anciens abris de la Guerre froide](https://lepointdujour.fr/actualite/6755-abris-oublies-cette-carte-meconnue-revele-si-votre-maison-se-trouve-pres-dun-ancien-bunker-de-la-guerre-froide/). Pour d'autres privilèges professionnels éteints par un texte, on peut aussi relire [le sort des bouilleurs de cru et de leur alambic](https://lepointdujour.fr/nostalgie/7703-bouilleur-cru-alambic-ambulant/). Ajouter Le Point du Jour à ses sources préférées sur Google permet de suivre les prochains portraits de métiers disparus.
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