Dossier : Nostalgie › Lois et administration
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- L’heure d’été est née d’un décret du 19 septembre 1975
- Une mesure née de la crise pétrolière de 1973
- Ce que mesure vraiment le milliard de kilowattheures
- Bruxelles a déplacé la bascule de septembre à octobre
- Le Sénat proposait déjà d’en finir en 1996
- Des économies réelles, mais de plus en plus minces
Reste à comprendre comment une mesure de crise, pensée pour un hiver de pénurie, est devenue une habitude européenne que trente ans de rapports n’ont pas réussi à trancher.
Pour aller plus loin, lire notre article dédié : la carte orange, autre réforme du quotidien lancée en 1975.
L’heure d’été est née d’un décret du 19 septembre 1975
Tout part d’une référence de texte. Le principe d’une heure légale variable au cours de l’année a été réinstauré en France par le décret n° 75-866 du 19 septembre 1975, rappelle le rapport d’information du Sénat consacré à l’heure d’été. Concrètement, le dispositif consiste à avancer les horloges de soixante minutes au printemps, puis à revenir à l’heure initiale six mois plus tard.
L’idée n’avait rien de neuf. Le même rapport indique qu’elle avait été appliquée une première fois en 1916, au prix de débats nourris. Le système disparaît après la Seconde Guerre mondiale, pour rompre avec l’heure de Berlin imposée pendant l’occupation.
Un détail réglementaire pèse sur la suite. Le décret du 14 août 1945 avait fixé l’heure légale française à GMT plus une heure, compromis entre l’heure allemande et celle du méridien de Greenwich. Quand la France ajoute une heure d’été en 1976, elle l’ajoute donc à une heure déjà décalée : le pays passe à deux heures d’écart avec l’heure solaire pendant six mois.
Une mesure née de la crise pétrolière de 1973
Le contexte est celui d’un pays dont les centrales fonctionnent encore largement au fioul. Dans le dossier d’archives de l’INA sur le changement d’heure, on retrouve l’allocution de Georges Pompidou du 20 décembre 1973, qui fait appel à « cette vertu traditionnelle, paraît-il, du peuple français, qui est l’esprit d’économie ». Ministre de l’Économie, Valéry Giscard d’Estaing y annonce l’intention de « fixer une heure de printemps, une heure d’été, pour mieux faire coïncider le jour et la journée ».

La pédagogie gouvernementale est sommaire. Le 12 mars 1975, le porte-parole André Rossi explique qu’« en avançant d’une heure, les gens se coucheront une heure plus tôt le soir pendant l’été, et de ce seul fait, il y a une consommation électrique qui se réduit d’autant ». La bascule intervient un an plus tard : le 26 mars 1976, au journal de TF1, Roger Gicquel annonce une journée de vingt-trois heures pour le dimanche suivant.
Un mois plus tard, le gouvernement crie déjà victoire. Le 23 avril 1976, Jean Syrota, directeur de l’Agence pour les économies d’énergie, affirme que « l’heure de lumière naturelle qu’on a le soir remplace une heure d’éclairage artificiel ». Le rapport du Sénat précise que le dispositif avait été inspiré par ce même ingénieur.
Ce que mesure vraiment le milliard de kilowattheures
Le chiffre fondateur vient d’EDF. Selon les statistiques avancées dès l’origine par l’électricien et reprises par le Sénat, l’heure d’été permettait d’économiser chaque année un milliard de kilowattheures, soit 250 000 à 300 000 tonnes d’équivalent pétrole. Cette unité, la TEP, ramène des énergies différentes à une quantité de pétrole.
En mars 1996, le ministère de l’industrie demande une actualisation, menée avec EDF et l’ADEME. L’estimation passe à 1,2 milliard de kilowattheures, que le rapport compare à la consommation annuelle d’une ville comme Bordeaux, soit 267 000 TEP, attribuée pour 75 % au charbon, 20 % au fioul et 5 % au nucléaire.
La méthode compte autant que le résultat : elle compare les courbes de consommation de la semaine qui précède et de celle qui suit la bascule, en les rapportant aux gains observés en 1976. Le Sénat rappelle l’ordre de grandeur réel, environ 0,5 % de la consommation française.
Bruxelles a déplacé la bascule de septembre à octobre
L’harmonisation européenne est venue par étapes. Une première directive commence en 1980 à aligner les dates de début et de fin. La deuxième, du 10 juin 1982, retient une date commune de début, le dernier dimanche de mars, mais deux dates de fin : le dernier dimanche de septembre pour l’Europe continentale, le quatrième dimanche d’octobre pour le Royaume-Uni et l’Irlande.
Cette exception dure jusqu’à fin 1995. La septième directive, 94/21/CE du 30 mai 1994, harmonise intégralement les dates à partir de 1996 en retenant le choix britannique des derniers dimanches de mars et d’octobre. Le régime actuel découle de la directive 2000/84/CE du 19 janvier 2001. Le rapport de 1996 notait que ce mois supplémentaire devait majorer les économies de 10 %.
Les estimations officielles d’économies d’éclairage, telles qu’elles ont été publiées successivement, dessinent une courbe descendante :
| Année de référence | Économie d’éclairage annoncée | Qui publie le chiffre |
|---|---|---|
| Depuis 1976 | 1 milliard de kWh, soit 250 000 à 300 000 TEP | EDF, chiffres confirmés en 1991 |
| 1996 | 1,2 milliard de kWh, soit 267 000 TEP | Ministère de l’industrie, EDF et ADEME |
| 2009 | 440 GWh et 44 000 tonnes de CO2 évitées | Réponse du ministère de l’écologie au Sénat |
| 2012 | 205 GWh | ADEME, évaluation rendue en 2015 |
| 2030 | Économies en recul attendu | ADEME, citée par le ministère |
Le Sénat proposait déjà d’en finir en 1996
Le rapport d’information n° 13 de la session 1996-1997, signé par le sénateur Philippe François pour la délégation du Sénat pour l’Union européenne, a été déposé le 9 octobre 1996. Son titre demande s’il faut en finir avec l’heure d’été, et sa conclusion propose de conserver l’heure d’hiver toute l’année.
Le texte rappelle que le Parlement n’avait pas été associé à la décision de 1976. Il cite un rapport de Ségolène Royal rendu public en mars 1990, resté sans effet, et une proposition de loi votée la même année au Sénat, jamais inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale.
Parmi les inconvénients relevés, le rapport insiste sur les servitudes pratiques : régler l’heure d’équipements de plus en plus nombreux, adapter l’organisation des trains, composer avec les horaires des soins aux animaux dans l’élevage laitier. Il souligne aussi l’écart avec le soleil : dans l’ouest, la position de Brest correspond à dix-sept minutes de différence avec l’heure de Paris. Cette décision prise au sommet, puis jamais rediscutée, rappelle celle qui encadrait le service militaire, suspendu et non supprimé en 1997.
Des économies réelles, mais de plus en plus minces
Les chiffres récents viennent de réponses ministérielles. Interrogé par le sénateur Roland Courteau, le ministère de l’écologie indiquait en juin 2010, dans sa réponse sur l’impact énergétique du passage à l’heure d’été, une économie d’éclairage de 440 GWh pour 2009, soit la consommation d’environ 800 000 foyers, et 44 000 tonnes de dioxyde de carbone évitées.
Cinq ans plus tard, le total s’est resserré. Dans la réponse faite au sénateur Jean-Vincent Placé en février 2016, le ministère rapporte une nouvelle évaluation de l’ADEME : 205 GWh pour l’année 2012, avec un bénéfice relevé sur la qualité de l’air. L’agence explique ce recul par des éclairages plus performants et prévoit une baisse supplémentaire d’ici 2030.
Reste une prudence de lecture. Ces montants sont des estimations, calculées par comparaison de courbes et non par mesure directe, et le Sénat notait en 1996 que la méthode n’avait pas évolué depuis 1991. L’heure gagnée le soir est aussi compensée en partie le matin, en avril et en septembre. Question suivante : quelles autres décisions de ces années-là ont laissé des traces matérielles près de chez soi ? Réponse dans notre article sur la carte des anciens abris de la Guerre froide.
Une dernière limite mérite d’être posée : l’argument énergétique a été formulé dans une France au parc électrique très différent, quand le charbon et le fioul pesaient lourd. Les mesures voisines de la même époque, comme l’extinction des vitrines la nuit, ont été abandonnées sans débat, tout comme d’autres habitudes nées à la télévision, à l’image de la toute première publicité de marque diffusée en 1968. Pour suivre la suite de ce dossier horaire, ajouter Le Point du Jour à ses sources préférées sur Google reste le geste le plus simple.
Crédit photo © LePointDuJour

