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# Le privilège des bouilleurs de cru ne se transmet plus depuis l'ordonnance du 30 août 1960, et ils n'étaient déjà plus que 70 000 en 2012
**URL:** https://lepointdujour.fr/nostalgie/7703-bouilleur-cru-alambic-ambulant/
Date: 2026-09-25
Author: Christophe Cohen
Post Type: post
Summary: L'ordonnance du 30 août 1960 a supprimé l'allocation en franchise de 10 litres d'alcool pur, en la laissant s'éteindre avec ses derniers titulaires.
Categories: Nostalgie
Featured Image: https://lepointdujour.fr/wp-content/uploads/2026/09/09-bouilleur-cru-alambic-ambulant-scaled.jpg
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Derrière cette extinction au ralenti se cachent trois siècles de fiscalité sur l'alcool, une campagne de distillation réglée à l'heure près et un alambic qui roulait encore de village en village.
Pour aller plus loin, lire notre article dédié : [la première édition des Journées du patrimoine, en septembre 1984](https://lepointdujour.fr/nostalgie/7641-journees-patrimoine-premiere-edition/).
## Le bouilleur de cru a perdu son allocation en franchise le 30 août 1960
La rubrique Législation de la revue Population, éditée par l'Institut national d'études démographiques, résume l'affaire en quelques lignes en 1960. [L'ordonnance du 30 août 1960 sur l'alcoolisme](https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1960_num_15_5_6809) supprime l'allocation en franchise des bouilleurs de cru, c'est-à-dire le droit, pour les propriétaires d'arbres fruitiers ou de vignes et les exploitants agricoles, de distiller 10 litres d'alcool pur sans payer de taxes.
L'alcool pur est l'unité de compte de l'administration : dix litres d'alcool pur représentent, une fois ramenés à une eau-de-vie à 40 degrés, environ vingt-cinq litres de bouteilles. Autrement dit, la franchise couvrait largement la consommation d'une maisonnée et les cadeaux de fin d'année.
Le texte ne ferme pourtant aucun alambic du jour au lendemain. **Le bénéfice de l'allocation est maintenu à titre personnel aux personnes qui pouvaient y prétendre au cours de la campagne 1959-1960, et celles-ci ne peuvent le transmettre qu'à leur conjoint survivant.** Les bouilleurs de cru qui n'ont pas la qualité d'exploitants agricoles ne conservent le privilège que durant leur vie. La loi organise donc une extinction par décès, pas une interdiction.
## Trois siècles de textes avant l'extinction
Le rappel historique le plus complet vient du Sénat. Dans [son examen du projet de loi de finances pour 2012](https://www.senat.fr/commission/fin/pjlf2012/articles/46quinquies/46quinquies1.html), la commission des finances compte, depuis l'apparition des premiers droits sur les alcools le 12 janvier 1633 et jusqu'au 27 février 1906, quarante et une lois et décrets consacrés au sujet. Le 7 février 1906, le Parlement vote l'affranchissement de déclarations et de droits.
C'est à partir de 1916 qu'apparaît la fameuse franchise de 10 litres d'alcool pur distillé, progressivement étendue aux récoltants par la loi du 28 février 1923. Le mouvement s'inverse ensuite : la loi du 20 juillet 1940 supprime la liberté de distiller, l'ordonnance du 31 mars 1945 rétablit un contrôle contraignant, puis la loi du 11 juillet 1953 et les décrets du 13 novembre 1954 réservent l'avantage aux seuls exploitants agricoles.
Les grandes étapes de ce régime, telles que les textes et les travaux parlementaires les datent :
DateTexteCe qui change1916Institution de la franchise10 litres d'alcool pur distillés sans droits11 juillet 1953 et 13 novembre 1954Loi et décretsAvantage réservé aux exploitants agricoles30 août 1960Ordonnance sur l'alcoolismeAllocation supprimée, maintenue à titre personnel30 décembre 2002Loi n° 2002-1575Prorogation du régime jusqu'en 200824 décembre 2007Loi n° 2007-1822Prorogation de cinq années supplémentaires
## Ce que la franchise autorisait vraiment
Le périmètre était étroit, et le Sénat a dû le rappeler plusieurs fois. Une réponse publiée en 2003 renvoie à l'article 315 du code général des impôts : seuls les propriétaires, fermiers, métayers ou vignerons pouvaient distiller, et uniquement des produits provenant exclusivement de leur récolte, soit les vins, cidres, poirés, marcs, lies, cerises, prunes et prunelles. Les fruits cueillis en forêt ou ramassés au bord des routes ne remplissaient pas ces conditions.
Le statut se perdait aussi. Une question écrite de Robert Laucournet, sénateur de la Haute-Vienne, reçoit le 27 août 1992 une réponse du ministère du Budget : le conjoint survivant qui n'a pas de récolte propre ne peut pas exercer le droit, celui-ci étant seulement suspendu jusqu'à ce que les conditions soient de nouveau remplies. L'article 1824 A du même code prévoyait par ailleurs la déchéance du titulaire condamné, notamment pour transport d'alcool clandestin.
## L'alambic ambulant, un métier qui roulait de village en village
Ce droit fiscal a nourri une scène qui a duré jusqu'à la fin du siècle : l'arrivée du distillateur et de son alambic monté sur roues, installé sur la place ou sous un hangar, pendant les semaines qui suivent la récolte. Le principe de l'appareil tient en trois temps : la chaudière chauffe le moût, les vapeurs d'alcool montent dans le chapiteau, puis se condensent au contact d'un serpentin refroidi.
La reconstitution d'un atelier de bouilleur de cru au Village Musée du Der, dans la Marne : chaudière, chapiteau de cuivre, dames-jeannes et entonnoirs. Crédit : Renhour48, via Wikimedia Commons, CC0La télévision régionale a filmé la fin de cette période. [Un reportage de quatorze minutes diffusé le 14 décembre 1978](https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/rbc01013581/le-bouilleur-de-cru) par France Régions 3 Montpellier, signé Geneviève Yzerman, suit des bouilleurs de cru de Lozère et recueille le témoignage d'un praticien qui exerce depuis cinquante-deux ans. Le commentaire y dit déjà l'essentiel : le statut s'arrête à la mort de l'exploitant et n'est plus héréditaire. Quelques mois plus tard, le 9 mars 1979, France Régions 3 Marseille filmait la même opération dans la cave d'un distillateur corse.
Ces images ont une valeur documentaire particulière, car elles montrent un geste et une temporalité plutôt qu'un objet de collection. La distillation est une activité d'automne et d'hiver, calée sur les fruits ramassés en septembre et en octobre, et elle occupe le village pendant plusieurs journées.
## Un régime qui n'a plus rien d'un privilège
Le paradoxe mérite d'être posé : ce qui a disparu, c'est le statut, pas la possibilité de distiller. [La préfecture du Jura rappelle chaque année les règles de la campagne](https://www.jura.gouv.fr/Actualites/Breves/Bouilleurs-de-crus-particuliers), qui court du 1er septembre au 31 août de l'année suivante. Les distillations à domicile restent interdites : il faut passer par un atelier public, par les locaux d'une association coopérative ou par un distillateur professionnel, et déposer une déclaration au bureau de douane au moins vingt jours à l'avance.
Le cadre est minuté. Les ateliers fonctionnent de 6 heures à 19 heures, jamais le dimanche ni les jours fériés, et l'enlèvement des alcools n'est possible qu'en fin de journée de fabrication, puis à partir de 9 heures le lendemain. **Sur le plan fiscal, un foyer bénéficie aujourd'hui d'une exonération jusqu'à 50 litres d'alcool pur, au-delà de laquelle l'accise s'applique, à 18,6652 euros par litre d'alcool pur fin 2024.** Le seuil est donc cinq fois plus élevé que la franchise de 1916 dont la disparition a tant fait parler.
Les articles 318 à 326 du code général des impôts, qui portaient l'obligation d'atelier public et les déclarations, ont été abrogés par l'ordonnance du 22 décembre 2021, avec une application échelonnée. Le vocabulaire des campagnes est resté, le cadre juridique qui le portait a changé de support.
## Une disparition plus lente que la loi ne le prévoyait
Les chiffres réunis par le Sénat mesurent l'extinction mieux que n'importe quel récit. Les bénéficiaires de l'allocation en franchise étaient **225 000 en 2001, 130 000 en 2006, puis environ 70 000 en 2012**, pour un âge moyen de quatre-vingts à quatre-vingt-trois ans. Leur production s'élevait alors à 6 000 hectolitres d'alcool pur par an. L'avantage représentait 9 millions d'euros de droits alloués en franchise, pour un coût réel estimé entre 3,5 et 4,5 millions d'euros au maximum.
Deux prolongations expliquent cette longévité : la loi du 30 décembre 2002 avait repoussé l'échéance à 2008, celle du 24 décembre 2007 l'a repoussée de cinq années de plus. Un droit voté en 1960 pour s'éteindre avec ses titulaires a donc survécu plus d'un demi-siècle, porté par des reconductions successives. Question suivante : quels objets de ces cuisines rurales se sont, eux aussi, transmis de génération en génération ? Réponse dans notre article sur [le chiffre gravé au fond des verres Duralex](https://lepointdujour.fr/actualite/7249-moi-jai-12-ans-ce-que-le-chiffre-au-fond-de-votre-verre-duralex-signifie-vraiment/). Et pour rester dans les produits du terroir devenus des symboles, relire l'histoire de [la première publicité de marque diffusée à la télévision française](https://lepointdujour.fr/nostalgie/7549-premiere-publicite-television-boursin/).
Une nuance s'impose pour finir. Les effectifs cités comptent des titulaires d'un droit, pas des distillateurs actifs : beaucoup de bénéficiaires ne distillaient plus depuis longtemps, et les volumes réellement produits sont difficiles à reconstituer. Les estimations de coût pour l'État varient d'ailleurs du simple au triple selon la méthode retenue. Pour suivre les prochains épisodes de cette histoire des métiers et des habitudes qui ont façonné les campagnes françaises, ajouter Le Point du Jour à ses sources préférées sur Google reste le geste le plus simple.
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