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# Jusqu'à sept ans de formation pour une machine de 1 375 kilos : la linotype ne compose plus qu'un journal en Europe
**URL:** https://lepointdujour.fr/nostalgie/7673-linotype-composition-plomb-journaux/
Date: 2026-09-24
Author: Christophe Cohen
Post Type: post
Summary: Haute de 2,10 mètres, la linotype a composé les journaux pendant près d'un siècle avant que la photocomposition ne vide les ateliers après 1960.
Categories: Nostalgie
Featured Image: https://lepointdujour.fr/wp-content/uploads/2026/09/10-linotype-composition-plomb-scaled.jpg
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Reste à comprendre comment une machine à plomb fondu a pu régner sur les journaux pendant près d'un siècle, et ce qui l'a chassée des ateliers en une quinzaine d'années.
Pour aller plus loin, lire notre article dédié : [le Minitel, autre technique française dépassée par ce qui est arrivé après elle](https://lepointdujour.fr/nostalgie/7440-minitel-apogee-declin-arret/).
## La linotype coulait une ligne de plomb à chaque frappe
Le principe tient dans le nom. Sur une linotype, l'opérateur frappe un clavier, des matrices de laiton tombent une à une pour former une ligne de texte, puis du métal en fusion est coulé dessus. La machine rend une barre de plomb qui porte la ligne en relief, prête à être encrée. Les matrices repartent ensuite se ranger toutes seules, grâce à un système d'encoches à sept positions qui fonctionne comme un codage binaire.
La machine n'a rien d'un meuble de bureau. D'après [la fiche du musée de l'imprimerie et de la communication graphique de Lyon](https://www.imprimerie.lyon.fr/fr/actualite/typotetime-linotype), une linotype mesure **2,10 mètres de haut et pèse 1 375 kilos**, soit le poids d'une petite voiture. Son creuset est chauffé à 300 degrés et contient un alliage de plomb, d'étain et d'antimoine. Chaque ligne coulée mesure 28 cicéros, l'unité de mesure des imprimeurs, soit environ 12,6 centimètres.
L'invention est signée Ottmar Mergenthaler, horloger de formation, qui la brevette le 12 mai 1885. Elle s'impose ensuite dans les ateliers du monde entier, parce qu'elle fait sauter le goulot d'étranglement de la presse : jusque-là, chaque caractère était pris à la main dans une casse, lettre après lettre.
## Un métier qui demandait jusqu'à sept années
Devenir linotypiste ne s'improvisait pas. Le musée de Lyon rappelle qu'il fallait d'abord trois à cinq ans pour devenir compositeur diplômé, puis un à deux ans de plus pour se spécialiser sur la machine. Un ouvrier pouvait donc consacrer **sept ans à la maîtrise d'un seul poste de travail**.
L'assembleur d'une machine à composer du musée de l'imprimerie de Nantes : les matrices de laiton s'alignent avant la coulée de la ligne. Crédit : Koreller, via Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0Ce temps d'apprentissage explique la place de ces ouvriers dans les journaux. Ils tenaient le passage obligé entre le texte écrit par la rédaction et le papier imprimé, et connaissaient une machine que personne d'autre ne savait régler. Le plomb chaud faisait partie du quotidien, avec les risques que cela suppose pour ceux qui le respiraient toute la journée.
## Ce que la machine imposait au rythme d'un quotidien
Un reportage régional diffusé le 19 juin 1971 montre à quoi ressemblait la fabrication d'un journal à cette époque. [Cette archive de l'INA consacrée au Télégramme de Brest](https://fresques.ina.fr/ouest-en-memoire/fiche-media/Region00445) suit une journée complète : composition des titres à 22 h 10, mise en route des rotatives vers 23 h 30, départ des camions à partir de 1 heure du matin.
Le quotidien breton tirait alors à 160 000 exemplaires, employait 500 salariés et s'appuyait sur 700 correspondants et 1 500 points de vente. Il avait été le premier quotidien français en couleur offset, en 1967, mais il combinait encore deux techniques : l'offset pour les premières et dernières pages, la typographie au plomb pour les pages intérieures. Ce mélange coûtait cher en temps, et le service de fabrication était passé de dix heures à trois heures et demie pour sortir le même tirage. Le papier imprimé était alors partout, jusque dans les rayons des enseignes populaires, où [Prisunic vendait des estampes d'artistes 100 francs](https://lepointdujour.fr/nostalgie/7579-prisunic-catalogue-design-disparition/).
Les ordres de grandeur de cette mécanique, tels que le musée de Lyon et les notices officielles les décrivent :
ÉlémentMesurePrécisionLinotype2,10 m de haut, 1 375 kgCreuset chauffé à 300 degrésAlliage couléPlomb, étain et antimoineLigne de 28 cicéros, environ 12,6 cmFormation3 à 5 ans, puis 1 à 2 ansCompositeur diplômé, puis spécialisationRotative de Vervins450 cm de long, 222 cm de hautDuplex Bühler frères, 1924, laize de 88 cmLectorat du dernier titre au plombEnviron 1 200 lecteursHebdomadaire de l'Aisne
## La photocomposition a vidé les ateliers en quinze ans
Le musée de Lyon résume la bascule d'une phrase : l'hégémonie de la linotype ne s'est effritée qu'après 1960, avec l'arrivée de la photocomposition. Ce procédé remplace le métal par la lumière. Les caractères, photographiés sur un disque en rotation, sont projetés par éclairs sur du papier ou du film, sans une seule ligne de plomb.
La machine fondatrice, la Lumitype, est l'œuvre de deux ingénieurs français venus des télécommunications, René Higonnet et Louis Moyroud, au travail dès 1944. Le marché bascule ensuite très vite : environ 900 photocomposeuses vendues dans le monde en 1966, puis 7 200 en 1974. En moins de quinze ans, un métier bâti sur sept années d'apprentissage perd sa raison d'être, avant que l'informatique ne prenne le relais à la fin des années 1970.
Ces objets de métal soigneusement marqués intriguent aujourd'hui autant que d'autres traces de fabrication. Question suivante : que racontent les chiffres gravés sur les objets du quotidien ? Réponse dans notre article sur [le nombre inscrit au fond des verres Duralex](https://lepointdujour.fr/actualite/7249-moi-jai-12-ans-ce-que-le-chiffre-au-fond-de-votre-verre-duralex-signifie-vraiment/).
## À Vervins, un hebdomadaire imprime encore au plomb
Une exception subsiste, dans l'Aisne. Le Démocrate de l'Aisne, né le 4 février 1906 sous le nom de Démocrate Vervinois, est le dernier hebdomadaire d'Europe composé sur linotype. Sa rotative Duplex Bühler frères date de 1924 et imprime sur une laize de papier de 88 centimètres. [La notice du ministère de la Culture](https://pop.culture.gouv.fr/notice/palissy/PM02003675) donne ses dimensions : 4,50 mètres de long, 2,22 mètres de haut, 3 mètres de large. Les machines ont été inscrites au titre des monuments historiques après une décision du 10 décembre 2021, et l'atelier lui-même l'a été le 16 juin 2022.
Le titre a failli disparaître. Dans [un reportage de France 3 Hauts-de-France](https://france3-regions.franceinfo.fr/hauts-de-france/aisne/une-petite-piece-de-patrimoine-le-democrate-de-l-aisne-dernier-journal-imprime-au-plomb-d-europe-fete-ses-120-ans-3300153.html), l'ancien rédacteur en chef Jacques Piraux raconte l'avoir repris en 1987 pour 60 000 francs et l'avoir transformé en association, puis dirigé bénévolement pendant 33 ans. Le choix de rester au plomb tenait d'abord à l'argent : « Le petit Démocrate ne pouvait pas investir dans l'offset avec ces 1 200 lecteurs », explique-t-il. Un seul autre journal au monde imprime encore de cette façon, dans le sud du Brésil.
## Des machines protégées, un métier qui ne revient pas
L'inscription des linotypes et de la rotative au titre des monuments historiques protège des objets, pas un savoir-faire. À Vervins, le mécanicien conducteur Antoine Fauqueux s'est formé en grande partie seul, faute de gens capables de transmettre les réglages, et il faut dénicher des pièces d'usure devenues rares pour que la presse continue de tourner. Le plomb, lui, est refondu après chaque édition pour resservir la semaine suivante.
La limite de cette survie est là : elle repose sur une poignée de bénévoles et sur un modèle économique minuscule, pas sur une filière. Les linotypes des musées de Lyon et de Nantes, elles, ne composent plus rien, sinon la mémoire d'un métier que sept années d'apprentissage ne suffiraient plus à faire vivre. Pour suivre les prochains récits d'objets et de métiers oubliés, ajouter Le Point du Jour à ses sources préférées sur Google suffit.
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