Dossier : Industrie et innovation › Rachats et investissements
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Reste à comprendre pourquoi une commande de 3,2 millions d’euros, modeste en apparence, est présentée par son dirigeant comme un changement de phase.
Pour aller plus loin, lire notre article dédié : l’usine de Longlaville de Carbios, qui cherche encore ses 230 millions d’euros de financement.
Haffner Energy vend six équipements déjà fabriqués pour un projet québécois
Le contrat a été signé le 25 septembre 2026 et annoncé trois jours plus tard. Haffner Energy, entreprise française cotée sur Euronext Growth, fournit à la société de projet INCAD six équipements et des prestations d’ingénierie, pour 3,2 millions d’euros, d’après le communiqué diffusé par l’industriel.
Le détail vaut plus que le montant. Ces six équipements étaient déjà fabriqués et disponibles en stock. Autrement dit, l’entreprise vend du matériel qu’elle a produit et payé par le passé, sans relancer d’atelier ni immobiliser de trésorerie supplémentaire. Elle annonce un acompte de 480 000 euros, soit 15 % du total, exigible au plus tard le 12 octobre 2026, puis un encaissement qui porte le cumul à 75 % du prix trente jours après la livraison, prévue avant la fin de 2026.
Pour une société industrielle de taille intermédiaire, ce profil de contrat compte davantage qu’un montant élevé étalé sur cinq ans. L’encaissement arrive vite, sans investissement en face, et une fraction majoritaire du chiffre d’affaires sera reconnue dès l’exercice en cours.
INCAD, premier maillon annoncé d’un réseau de vingt sites
INCAD, pour Centre d’Intégration de CArburants Durables, est la société qui porte le projet de Bécancour, au Québec, dans ce que la province appelle sa Vallée de la transition énergétique. Le site est présenté comme le premier d’une vingtaine de Carrefours multi-énergies planifiés dans la province par Haffner Energy et son partenaire Mundi Énergies.
Sylvain Perreault, président de Mundi Énergies, met en avant un argument technique précis : « La modularité de la solution H6 représente pour nous un avantage déterminant ». Un module, dans ce vocabulaire, désigne une unité de production préassemblée que l’on ajoute par blocs plutôt que de construire une usine sur mesure, ce qui raccourcit les délais et permet de dimensionner l’installation au gisement local de biomasse.
Philippe Haffner, président-directeur général de Haffner Energy, parle de son côté d’un changement de phase pour son entreprise. La formule désigne le passage de la démonstration technologique à la vente répétable d’équipements, l’étape où beaucoup de start-up industrielles calent.
Du bois résiduel au gaz de réseau
L’unité de Bécancour est conçue pour produire principalement 400 normaux mètres cubes par heure de gaz naturel renouvelable à partir de biomasse résiduelle. Le normal mètre cube, abrégé Nm3, mesure un volume de gaz ramené à des conditions de température et de pression de référence, ce qui permet de comparer des débits entre installations.

La biomasse résiduelle désigne ce qui reste d’une activité forestière ou agricole une fois le produit principal prélevé : branches, écorces, sciures, résidus de culture. Chauffée sans oxygène, cette matière se décompose en gaz et en un résidu solide. Le gaz est ensuite traité pour ressembler assez au gaz naturel pour être injecté dans un réseau.
Le résidu solide, lui, est du biochar, un charbon végétal qui séquestre environ trois fois son poids en équivalent dioxyde de carbone. L’installation doit aussi démontrer la production de diesel et de carburant aéronautique renouvelables. La question suivante est celle de la disponibilité réelle de ces carburants, un sujet que nous avons abordé à propos des carburants d’aviation obtenus à partir de déchets alimentaires.
Ce que le contrat engage, poste par poste
Les éléments annoncés n’ont pas tous le même degré d’engagement, et gagnent à être séparés :
| Élément | Chiffre annoncé | Ce qu’il engage |
|---|---|---|
| Contrat signé avec INCAD | 3,2 millions d’euros | Ferme, six équipements pris sur stock |
| Acompte | 480 000 euros, soit 15 % | Exigible au plus tard le 12 octobre 2026 |
| Solde principal | 75 % du prix | Trente jours après la livraison |
| Licence pour le marché canadien | 1 million d’euros déjà perçu | Haffner détient 49 % de la coentreprise |
| Capacité de l’unité | 400 Nm3 par heure de gaz renouvelable | Mise en service visée au deuxième trimestre 2028 |
| Carrefours annoncés au Québec | Une vingtaine | Un seul fait l’objet d’une commande |
La ligne la plus intéressante n’est pas la première. L’accord de licence, distinct du contrat de fourniture, couvre l’ensemble du marché canadien : le reste des équipements du projet sera fabriqué au Canada sous licence, et non expédié depuis la France. Haffner Energy a déjà encaissé 1 million d’euros à ce titre et détient 49 % de la coentreprise Mundi Haffner Technologies.
Vendre une licence plutôt que des machines
Ce choix mérite qu’on s’y arrête. Un industriel qui cède une licence renonce à fabriquer lui-même, donc à une part de la valeur, mais évite d’installer une usine à 5 000 kilomètres de son siège et de financer un carnet de commandes lointain. Il conserve un revenu récurrent et une participation minoritaire au capital local.
La contrepartie est claire : la montée en charge dépend désormais d’un partenaire. Si les dix-neuf autres carrefours sortent de terre, ils seront pour l’essentiel construits par une entreprise canadienne, avec Haffner Energy en arrière-plan. Le modèle rapproche l’entreprise d’un fournisseur de technologie plus que d’un constructeur d’usines, une bascule que connaissent aussi les équipementiers engagés dans les chantiers de stockage souterrain de dioxyde de carbone. Le groupe revendique plus de trente-trois ans d’expérience dans la valorisation de tous types de biomasse, deux procédés de décomposition thermique de la matière organique, comme le rappelle son site officiel.
Une première commande, et beaucoup de 2028
Trois réserves subsistent. La première tient au calendrier : la mise en service de l’unité de Bécancour est attendue au deuxième trimestre 2028. Entre la livraison des six équipements, prévue avant la fin de 2026, et le démarrage effectif, il s’écoulera donc plus d’un an, le temps de construire le reste du site.
La deuxième porte sur l’écart entre l’annoncé et le commandé. Une vingtaine de carrefours sont évoqués au Québec ; un seul a fait l’objet d’une commande ferme. Les dix-neuf autres restent des intentions, soumises à des décisions d’investissement qui n’ont pas été prises.
La troisième est la plus simple : aucun de ces carrefours ne fonctionne encore. Le procédé a été éprouvé sur des installations de démonstration, pas sur une unité commerciale injectant du gaz dans un réseau nord-américain. Le changement de phase revendiqué se mesurera à la deuxième commande, pas à la première. Pour suivre les prochaines étapes de ce dossier, ajouter Le Point du Jour à ses sources préférées sur Google reste le moyen le plus simple de ne rien manquer.
Crédit photo © LePointDuJour

