Dossier : Énergie et environnement › Eau et ressources
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- Ce que retiennent vraiment les barrages de castors : les mesures du Devon
- Une eau relâchée au compte-gouttes pendant la sécheresse
- Des couloirs qui restent verts au milieu des incendies
- En France, le castor revenu de presque rien bâtit surtout sur les petits cours d’eau
- Ce que ces résultats ne disent pas
- Questions fréquentes
Des vallons anglais aux marais de l’Alberta, les mesures de terrain montrent comment un amas de branches et de boue change un ruisseau en réserve d’eau qui amortit les crues et soutient les débits quand la pluie manque.
En mars 2011, deux castors d’Europe sont lâchés dans un enclos boisé de 3 hectares, au bord d’un petit ruisseau du Devon qui draine des prairies d’élevage intensif. Trois ans plus tard, le site compte 13 barrages. Derrière eux, environ 1 000 mètres cubes d’eau dorment en permanence dans une chaîne d’étangs que personne n’a creusés.
Suivie par l’université d’Exeter et le Devon Wildlife Trust, puis recoupée au Canada et aux États-Unis, cette expérience aboutit à un constat net : là où on laisse ces rongeurs bâtir, l’eau reste bien plus longtemps dans le paysage.
Ce que retiennent vraiment les barrages de castors : les mesures du Devon
L’étude pilote, publiée en 2017 dans la revue Science of the Total Environment par Alan Puttock et ses collègues, a comparé l’eau qui entre dans l’enclos et celle qui en sort, orage après orage. Les résultats vont au-delà du simple stockage :
- les pics de débit à la sortie du site sont en moyenne 30 % plus bas qu’à l’entrée ;
- le volume total écoulé pendant un épisode pluvieux baisse en moyenne de 34 % ;
- le délai entre le pic de pluie et le pic de crue s’allonge en moyenne de 29 % ;
- les matières en suspension passent en moyenne de 112 à 39 milligrammes par litre, et l’eau ressort aussi moins chargée en azote et en phosphate.
Les chercheurs ont ensuite changé d’échelle. En mai 2024, l’université d’Exeter a présenté le bilan de dix ans de suivi de castors sauvages dans le Devon. En croisant images de drone et relevés de profondeur, l’équipe a mesuré les zones humides de quatre territoires familiaux distincts : ensemble, elles stockaient plus de 24 millions de litres d’eau, soit une moyenne de 6 millions de litres par site.
Une eau relâchée au compte-gouttes pendant la sécheresse
Pendant la sécheresse de 2022, qui a frappé une grande partie du Royaume-Uni, l’eau accumulée dans ces zones humides a été relâchée lentement vers l’aval, selon l’université d’Exeter, ce qui a aidé à maintenir l’écoulement des rivières et des ruisseaux locaux. La structure qui écrête les crues en hiver soutient donc les débits d’étiage en été.
Le castor ralentit l’eau avec ses barrages, l’étale grâce aux étangs et aux canaux qu’il creuse, puis la stocke dans les sols voisins, où les racines peuvent encore y puiser en période sèche.
Au Canada, Glynnis Hood et Suzanne Bayley, de l’université de l’Alberta, ont analysé 12 mosaïques de photos aériennes prises entre 1948 et 2002 autour du parc national Elk Island, où le castor est revenu en 1954. Leur article, paru en 2008 dans Biological Conservation, conclut que le nombre de huttes de castors actives explique plus de 80 % des variations de la surface d’eau libre des zones humides, loin devant la température et les pluies. Années humides comme sèches, sa présence était associée à une surface d’eau libre neuf fois plus grande qu’à l’époque où il était absent des mêmes sites.
Des couloirs qui restent verts au milieu des incendies
En 2020, Emily Fairfax, de l’université d’État de Californie à Channel Islands, et son coauteur Andrew Whittle ont étudié cinq grands incendies de l’ouest des États-Unis avec un indice satellite de vigueur de la végétation. Publié dans Ecological Applications, leur travail montre que la perte de verdure pendant le feu est en moyenne 3,05 fois plus forte le long des cours d’eau sans castors que le long de ceux où ils ont construit des barrages.

Les berges aménagées par les castors restent humides et vertes pendant que le paysage brûle, et servent de refuge à la faune.
En France, le castor revenu de presque rien bâtit surtout sur les petits cours d’eau
Au début du XXe siècle, il ne subsistait dans le monde qu’environ 1 200 individus, selon l’Office français de la biodiversité, et l’un des derniers noyaux d’Europe de l’Ouest survivait dans le delta du Rhône. Protégé localement dès 1909, il fut le premier mammifère à bénéficier de mesures de protection en France, avant une protection nationale en 1968. Entre les années 1950 et 2002, 26 opérations de réintroduction ont accompagné son retour, et il recolonise aujourd’hui les bassins de la Loire, du Rhône, du Rhin et de la Moselle.
Résultat : selon l’OFB, le castor occupait en 2023 plus de 18 000 kilomètres de cours d’eau, pour une population estimée à au moins 20 000 individus. Il n’édifie pourtant pas de barrages partout. L’OFB relève trois conditions qui les favorisent :
- un cours d’eau étroit, dont la section mouillée fait moins de 10 mètres carrés ;
- une pente faible, inférieure à 3 % ;
- la présence de boisements de feuillus à proximité, qui fournissent le bois de construction.
Ses barrages servent d’abord à noyer l’entrée de son gîte. Sur la Loire ou le Rhône, l’eau est déjà assez profonde : c’est sur les petits affluents que les barrages apparaissent, là où les lits s’assèchent en premier. Un enjeu à rapprocher des nappes phréatiques encore basses à la fin de l’été.
Les chiffres clés des études citées se résument ainsi :
| Étude ou source | Lieu | Résultat mesuré |
|---|---|---|
| Puttock et al., 2017 | Enclos de 3 ha, Devon | 13 barrages, environ 1 000 m³ stockés, pics de crue réduits de 30 % en moyenne |
| Université d’Exeter, 2024 | 4 territoires sauvages, Devon | Plus de 24 millions de litres, 6 millions par site en moyenne |
| Hood et Bayley, 2008 | Elk Island, Alberta | Surface d’eau libre neuf fois plus grande avec le castor |
| Fairfax et Whittle, 2020 | 5 incendies, ouest des États-Unis | Perte de verdure 3,05 fois plus forte sans castors |
| OFB, 2023 | France | Plus de 18 000 km de cours d’eau, au moins 20 000 castors |
Ce que ces résultats ne disent pas
Ces effets restent locaux. Sur la rivière Otter, dans le Devon, pendant l’essai officiel de 2015 à 2020, les castors sauvages n’avaient construit que 28 barrages retenant l’eau sur 1,9 kilomètre de cours d’eau, soit 0,3 % des 594 kilomètres du bassin. Six de ces barrages, en amont du village d’East Budleigh, ont toutefois réduit les pics de crue.
D’autres limites comptent :
- l’essai de la rivière Otter a recensé cinq sites où l’activité des castors a gêné des exploitants agricoles ;
- en France, l’OFB indique que 70 % des conflits liés au castor viennent d’inondations directes, et que 40 % des terrains touchés sont agricoles ;
- l’étude de 2017 relève plus de carbone organique dissous en aval ;
- les résultats canadiens concernent le castor américain et établissent une association statistique, pas un bilan hydrologique ;
- après le feu, la végétation repousse avec ou sans castors, selon Fairfax et Whittle.
Le million de litres de l’enclos du Devon reste modeste face aux besoins d’une vallée agricole en août : l’intérêt tient à la multiplication de ces petites réserves, un effet cumulé encore mal quantifié. Le castor fait d’ailleurs partie des animaux architectes au rôle souvent sous-estimé dans le fonctionnement des milieux.
Questions fréquentes
Combien d’eau un barrage de castor peut-il retenir ?
Dans l’enclos étudié dans le Devon, 13 barrages retenaient environ 1 000 mètres cubes. Sur quatre territoires sauvages du même comté, les zones humides créées stockaient en moyenne 6 millions de litres chacune.
Les castors aident-ils vraiment pendant les sécheresses ?
Pendant la sécheresse de 2022 au Royaume-Uni, l’eau des zones humides de castors a été relâchée lentement et a aidé à maintenir l’écoulement des ruisseaux locaux.
Le castor construit-il des barrages en France ?
Oui, mais surtout sur les petits cours d’eau à faible pente, bordés de feuillus. Sur les grands fleuves, la profondeur naturelle suffit à immerger l’entrée de son terrier ou de sa hutte.
Peut-on détruire un barrage de castor gênant ?
Le castor d’Europe est une espèce protégée en France depuis 1968. En cas de problème, l’OFB, qui coordonne le réseau Castor, propose des solutions de cohabitation.
Les barrages de castors protègent-ils des incendies ?
Ils ne les arrêtent pas, mais les bords de cours d’eau aménagés par les castors restent plus verts pendant le feu. Sur cinq grands incendies de l’ouest américain, la perte de verdure y était en moyenne trois fois moins forte qu’ailleurs.
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Crédit photo © LePointDuJour

