Coulées de boue : le BRGM recense cinq risques glaciaires en France, 134 ans après les 175 morts de Saint-Gervais

Séverine Bernardie, ingénieure de recherche au BRGM, rappelle que l'Europe a déjà connu ces coulées, sans jamais atteindre l'ampleur du 26 août au Népal.

Dossier : Énergie et environnement

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Reste à comprendre ce qui déclenche ces vagues de boue en haute montagne, et comment la France s’organise désormais pour les voir venir.

Pour aller plus loin, lire notre article dédié : les 11 300 milliards de tonnes de glace perdues par les calottes du Groenland et de l’Antarctique.

Cinq risques glaciaires et périglaciaires identifiés par le BRGM

Les images des vagues de boue qui ont tué au moins un millier de personnes au Népal et en Chine, le 26 août 2026, ont fait le tour du monde. Elles ont aussi relancé une question très concrète de ce côté-ci de la planète. Dans un éclairage publié le 17 septembre 2026, le Bureau de recherches géologiques et minières, service géologique national, y répond sans détour : des événements de ce type se sont déjà produits en Europe, même s’ils n’ont jamais égalé l’ampleur népalaise.

Le texte est signé Séverine Bernardie, ingénieure de recherche en risque de glissement de terrain au BRGM, et reprend une analyse qu’elle avait publiée le 8 septembre 2026. Elle regroupe ces phénomènes sous un sigle, les ROGP, pour risques d’origine glaciaire ou périglaciaire. Périglaciaire désigne ce qui entoure la glace sans en être : les terrains gelés en altitude, les éboulis qui bordent un glacier. Tous ces risques sont liés à la présence, actuelle ou passée, de glace, et prennent naissance en haute altitude.

Cinq mécanismes sont énumérés. La déstabilisation d’un glacier, qui déclenche une avalanche de glace et de débris. Les poches d’eau intraglaciaires, qui se forment à l’intérieur du glacier et dont la libération brutale provoque des crues torrentielles : elles sont jugées très dangereuses parce qu’elles ne sont pas visibles depuis la surface. Les lacs glaciaires, apparus quand le glacier recule, dont les berges instables peuvent céder. Les glaciers rocheux, mélanges de glace et de débris, dont l’écoulement s’accélère avec le réchauffement. Le pergélisol enfin, dont la fonte déchausse les roches.

Du Népal aux Alpes, des ordres de grandeur très différents

La comparaison avec l’Himalaya demande de la prudence. Le BRGM souligne que les volumes de glace et de roches mobilisables y sont considérables, sans commune mesure avec ce que la géomorphologie européenne peut offrir. Au Népal, l’hypothèse la plus probable reste l’effondrement d’un glacier accompagné de matériaux rocheux : l’énergie dégagée par l’avalanche a pu faire fondre de grandes quantités de glace, à l’origine des crues filmées sur place. Des analyses approfondies restent nécessaires pour expliquer l’envergure de la catastrophe.

Le point de repère le plus parlant se trouve en Suisse. Le volume de glace et de roches mobilisé lors de l’effondrement du glacier du Birch, en mai 2025, était 10 à 20 fois moins important que ce qui a été charrié au Népal. Or cet événement suisse avait déjà rayé un village de la carte.

Derrière ces épisodes, le BRGM relève toujours les mêmes ingrédients : un phénomène soudain, un apport d’eau très important, une coulée de débris qui libère une énergie considérable et provoque des dégâts majeurs.

Blatten, La Bérarde, Saint-Gervais : trois précédents européens

Trois épisodes documentés permettent de situer le risque en Europe, à des échelles de temps très différentes :

Date Lieu Ce qui s’est passé
1892 Vallée de Saint-Gervais, en Haute-Savoie Une vague destructrice dévaste la vallée et fait 175 morts
21 juin 2024 La Bérarde, en Isère Coulée de boue et de sédiments rocheux, une centaine d’habitants évacués par hélicoptère, aucun retour depuis
28 mai 2025 Blatten, en Suisse, à plus de 1 500 m Effondrement du glacier du Birch, village presque entièrement détruit, évacué à temps
26 août 2026 Népal et Chine Au moins un millier de morts, un volume 10 à 20 fois supérieur à celui de Blatten

Le cas de Blatten mérite d’être retenu pour une autre raison : des éboulements en amont avaient alerté les autorités, qui ont pu suivre en continu l’évolution du versant et évacuer l’intégralité du village quelques jours avant l’effondrement. À La Bérarde, la centaine d’habitants a été évacuée en urgence, mais aucun n’a pu regagner son logement depuis.

Le pergélisol, ce ciment qui lâche

Parmi les cinq mécanismes, un seul a déjà été observé en France cet été. Le pergélisol, ou permafrost, est cette glace qui cimente les roches en altitude. Quand elle commence à fondre, le comportement géotechnique de la roche se dégrade, ce qui favorise effondrements et chutes de blocs. Le BRGM indique que le phénomène a été constaté à l’été 2026 dans le massif du Mont-Blanc, à l’aiguille du Midi, et plus largement dans le massif alpin.

L’accélération conjointe de la fonte des glaciers et du pergélisol rend ces événements plus probables. Le texte reste toutefois mesuré sur le cas népalais : il est trop tôt pour confirmer ou écarter l’effet du changement climatique sur cet épisode précis. Une certitude demeure en revanche, formulée ainsi par le BRGM : « les conditions climatiques inédites auxquelles nous sommes confrontées ne peuvent que favoriser ce genre d’événement ».

La question suivante est celle des effets en chaîne du réchauffement sur la croûte terrestre : une étude a montré comment il peut déclencher des séismes par l’eau et par la glace.

Un plan national pour savoir où regarder

Pour anticiper, la première étape consiste à mieux connaître les zones à risque. En France, un « Plan de prévention des risques d’origine glaciaire et périglaciaire » a été lancé sous l’égide du ministère de la Transition écologique.

Lac de montagne aux eaux turquoise encore partiellement couvert de plaques de neige, encadré par des moraines de blocs gris et des pentes rocheuses
Le lac proglaciaire du glacier de l’Argentière, en Savoie : ces plans d’eau apparaissent quand le glacier recule et figurent parmi les sites à surveiller. Crédit : Rémih, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0

Le plan réunit des chercheurs et des opérateurs de terrain : le service de restauration des terrains en montagne de l’Office national des forêts, Météo-France, l’Inrae, le Conservatoire d’espaces naturels et des laboratoires du CNRS. Quatre objectifs sont affichés : renforcer la recherche sur la prévention, caractériser les aléas et identifier les zones à risque, à commencer par les lacs de montagne, gérer les sites sensibles, et partager l’information pour développer la culture du risque.

La gestion des sites repose sur un suivi dans la durée : niveau des poches d’eau intraglaciaires et des lacs glaciaires, surveillance par imagerie satellitaire, pose de capteurs de déplacement. Autrement dit, il s’agit de mesurer en continu ce qui ne se voit pas à l’œil nu. La même logique de mesure longue s’applique ailleurs, par exemple pour comprendre les vagues qui accélèrent la fonte sous les glaciers du Groenland.

Anticiper souvent, empêcher rarement

Certaines actions permettent de réduire le risque en amont. La vidange régulière des lacs de montagne d’origine glaciaire ou des poches d’eau évite la rupture soudaine de ces retenues. Ces travaux ont été menés sur le glacier de Tête-Rousse, à Saint-Gervais, et sur le lac glaciaire du Grand Marchet, à Pralognan-la-Vanoise. Des solutions fondées sur la nature complètent le dispositif, comme les forêts et les ouvrages en bois qui protègent des chutes de blocs.

Le dernier facteur n’a rien de géologique. La gravité des dégâts dépend de l’aménagement du territoire et de l’urbanisation. Le BRGM cite le cas de l’Alaska, où des événements comparables se sont produits dans des zones inhabitées, avec des conséquences humaines très faibles et une couverture médiatique quasi nulle. Un même phénomène ne fait pas la même catastrophe selon ce qui se trouve en aval. C’est aussi ce que montrent les effets du réchauffement de l’Arctique sur le climat français et européen, où l’exposition compte autant que l’aléa.

Pour suivre la mise en œuvre de ce plan de prévention et les prochaines campagnes de mesures en altitude, ajouter Le Point du Jour à ses sources préférées sur Google reste le plus simple.

Crédit photo © LePointDuJour

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